M. Jacques-André EMERY : 1732-1811

Par M. Philippe MOLAC, pss, historien
mardi 24 janvier 2012
par  Ronald Witherup
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Plus avant dans l’année 2011, ce site web a publié un court article à l’occasion du bicentenaire de la mort du célèbre Supérieur Général de la Compagnie de Saint Sulpice, le père Jacques-André Emery (1732-1811). Les sulpiciens estiment Emery comme leur « second fondateur », car il a trouvé les voies pour sauver la Compagnie d’un effondrement dû à la Révolution Française et aux affres qui l’ont accompagné.

Nous sommes heureux à présent de présenter un article sur le père Emery. Cet article est écrit par M. Philippe MOLAC, p.s.s., qui est responsable de la Commission d’études des sources et traditions, et à présent à mi-temps Secrétaire Général de la Compagnie. Doyen honoraire de la faculté de théologie de l’Institut Catholique de Toulouse, le père Molac est historien et auteur d’une Histoire d’un dynamisme apostolique : la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice (Paris, Cerf, 2008).

N.B : Cet article est en copyright (© 2011) et ne peut être reproduit sous aucune forme sans la permission expresse de l’auteur. Ceci est une ébauche d’un plus large travail devant être conduit par la dite Commission.

A droit, l’Hôtel de Ville, Gex

Les racines familiales de M. Emery le portaient-elles déjà vers ce ministère très large et ouvert qu’il eut avec la place importante qu’il occupa tant du point de vue religieux que politique ? Originaire du pays de Gex, cette petite ville est aux confins de plusieurs types de terroirs et de modes culturels ou religieux. N’oublions pas que la Genève de Calvin n’est qu’à quelques lieues.

Quels éléments de sa personnalité avaient conduits les consulteurs à le choisir comme supérieur général le 10 septembre 1782 après la démission de M. Le Gallic ? Sa famille apparentée à la noblesse locale décide dans un premier temps de confier son éducation aux Carmes – implantés à Gex – puis aux Jésuites à Mâcon. Remarqué pour sa finesse et son intelligence, il entre au séminaire Saint-Irénée à Lyon, puis se présente au concours de la maison des Robertins à Paris, maison de formation tenue par les Pères de Saint-Sulpice. Ordonné diacre le 4 juin 1757, il entre à la Solitude, puis est ordonné prêtre le 11 mars 1758. Point à souligner : le fait que M. Emery n’a pas suivi sa formation cléricale au Grand Séminaire de Paris, mais au collège des Robertins. Cela explique pour une part les difficultés de gouvernement des premières années de son supériorat, nous en parlerons plus loin.

Avant son élection au généralat, les talents de discernement, une solide vie intérieure et un sens particulièrement prononcé pour la diplomatie, avaient conduit ses supérieurs à lui confier des tâches souvent délicates : un temps au séminaire d’Orléans agité par la querelle janséniste ; puis à partir de 1764, il retrouve le chemin de Saint-Irénée à Lyon. Ville dont l’archevêque est favorable aux mêmes thèses jansénistes. La compétence et l’extrême lucidité avec lesquelles ils démêlent quelques crises sont remarquées. En 1776 il est nommé supérieur du Grand Séminaire d’Angers. Il y réinstaure une discipline qui tendait à se relâcher. Elu assistant – et le plus jeune des assistants – en 1777, son élection comme supérieur général rompt avec la tradition établie tacitement depuis longtemps que ce soit le supérieur du Grand Séminaire de Paris qui devienne supérieur général.

A Paris, si la plupart des maisons tenues par Saint Sulpice étaient calmes, ce n’était pas le cas du Grand Séminaire. Convoité par les Fils de Famille, il était devenu de réputation, la pépinière « épiscopale », en conséquence de quoi les écarts vis-à-vis de la Règle, avaient mis à mal les supérieurs généraux précédents : MM. Cousturier, Bourrachot et Le Gallic. Aussitôt élu, M. Emery met en place une politique de réforme ferme, axée sur un retour aux intuitions spirituelles fondamentales de M. Olier et aux règlements intérieurs de M. Tronson. Dans cette réforme, ne faut-il pas voir le modèle de ce qui au 19ème siècle sera largement déployé ? Les obstacles ne manquent pas pour parvenir au but : tentatives de complots, d’assassinats, de calomnies. Mais rien n’ébranle la détermination du supérieur. Si bien qu’à la veille de la Révolution, le Grand Séminaire de Paris a retrouvé un vrai rayonnement spirituel. Bien que veillant à rester souvent dans la Capitale pour prévenir et éviter tout débordement, il décide de faire des visites systématiques des séminaires de province. Les efforts de M. Emery sont récompensés par la demande de la prise en charge par Saint-Sulpice du séminaire de Reims en 1787. Tout cela participe de ce que certains historiens ont su remarquer d’une embellie de la foi chrétienne et de la qualité de la formation spirituelle et intellectuelle à l’aube de la Révolution.

La Révolution : la période pendant laquelle M. Emery révèle la profondeur de son attachement au Christ et à l’Eglise et la qualité de son discernement. De juillet 1789 à la Fête de la Nation : 14 juillet 1790, les séminaristes et les directeurs vivent dans une certaine tension. Des problèmes sérieux commencent à apparaître à ce moment-là : M. Emery est forcé d’accepter le logement de députés au séminaire et les séminaristes sont réquisitionnés pour les travaux de terrassement au Champ de Mars. L’atmosphère est très tendue lors de l’assemblée générale de la Compagnie en août 1790. Le seul espoir et très ténu tient dans la promesse de l’ouverture d’un séminaire dans le tout nouveau diocèse catholique de Baltimore aux Etats-Unis d’Amérique.

Mgr John CARROLL, premier évêque des USA

Les années noires se dessinent avec principalement le refus catégorique de M. Emery et de l’ensemble des prêtres de Saint-Sulpice de prêter allégeance à la Constitution Civile du Clergé. Les propos du supérieur général sont sans ambiguïtés : « c’est le triomphe de l’Eglise Gallicane ». A partir de là s’enchaînent les événements : fermetures dans l’année 1791 de pratiquement tous les séminaires confiés à Saint-Sulpice en France. Paris résiste encore, mais jusqu’à quand ? Sentant les risques encourus, M. Emery décide de faire transférer les archives et les biens de valeur du séminaire dans l’appartement d’une personne apparentée : madame de Villette. Or l’appartement avait été précédemment occupé par Voltaire. Les révolutionnaires n’eurent jamais l’idée d’y aller fouiller : ainsi furent sauvés bien des documents importants pour nous aujourd’hui.

Le 15 août 1792, un grand nombre de séminaristes et de directeurs restés au séminaire de Paris sont arrêtés et envoyés aux Carmes, où certains sont massacrés le 2 septembre.
Monument aux bienheureux martyrs de Saint-Sulpice
Le 4 septembre M. Emery décide la fermeture définitive du séminaire de Paris, lui-même voulant y demeurer. Eclate alors l’affaire de son assentiment au texte de l’Assemblée législative du 3 septembre 1793. L’un des articles stipule : « Tout français doit prêter le serment de maintenir de tout son pouvoir la liberté, l’égalité, la sûreté des personnes et des propriétés, et de mourir s’il le fallait pour l’exécution de la Loi ». En fin observateur et connaisseur de la théologie morale fondamentale, M. Emery avance qu’il faut savoir correctement interpréter les mots « liberté » et « égalité » et qu’en sa conscience, rien cette fois ne peut l’empêcher de prêter ce serment. Certains ne le jugent pas de la même manière et il est vivement inquiété – en particulier par Mgr Jean-Siffrein Maury (A gauche) qui réside à Rome –. Sa diplomatie ne suffit néanmoins pas, puisqu’il est arrêté et emprisonné une première fois du 19 au 31 mai 1793. Puis de nouveau emprisonné le 13 juillet de la même année, il est traduit devant le Tribunal Révolutionnaire le 14 août. Il fut pendant son séjour en prison, un artisan du retour à la communion romaine de bien des prêtres jureurs ou qui avaient quitté tout ministère. Il ne fut jamais exécuté, des appuis ont vraisemblablement dû intervenir !

Son élargissement ne lui procure ni repos, ni même gratitude de la part de ses confrères. Il est soupçonné de trop collaborer avec le pouvoir, en particulier sa prise de position trop consensuelle lors de la répression de l’insurrection royaliste du 18 Fructidor an V lui est vivement reprochée, y compris par M. Nagot depuis Baltimore, dans une lettre sévère. Il vit alors l’épreuve de l’abandon et de la solitude. Une certaine prise de recul lui permet de revenir aux recherches. Il publie certains ouvrages de théologie : La pratique du vœu de pauvreté, résumé des thèses de Francisco Suarez, le christianisme de François Bacon.

Le coup d’état du 18 Brumaire et la signature du Concordat en 1801 donne enfin la possibilité à l’Eglise catholique de reprendre espoir en France. Il faut tout reconstruire, souvent avec des moyens de fortune, et avec un nombre de directeurs très réduits : l’idée de faire revenir les sulpiciens de Baltimore est plus que proposée. Les différentes maisons dans lesquelles s’installe le séminaire de Paris ne sont guère satisfaisantes. Ce n’est qu’à la rentrée 1803 qu’une solution est trouvée avec l’achat de l’ancienne maison des Sœurs de l’Instruction, rue Pot-de-Fer. Il faut considérer l’énergie de cet homme qui a soixante-dix-ans reprend les destinées de la Compagnie et remet en vigueur les mesures qu’ils avaient prises en vingt ans plus tôt. Les fruits ne tardent pas à venir tant à Paris que dans les séminaires de province où Saint-Sulpice reprend la charge de la formation sacerdotale. C’est aussi tout l’ancien patrimoine d’Issy qui est progressivement racheté, et sur des biens privés pour prévenir toute future spoliation !

Séminaire Saint-Sulpice, Issy-les-Moulineaux

Cependant la Compagnie a de nombreux détracteurs. Son plus farouche opposant est le ministre de la Police lui-même : Joseph Fouché. Napoléon, lui, affichait une certaine crainte devant le supérieur général de Saint-Sulpice. Autre élément non négligeable : M. Emery avait aidé la réconciliation de Joseph Fesch dans la communion romaine. Or ce dernier, archevêque de Lyon, était le propre oncle de l’empereur. Un décret impérial du 1er novembre 1807 décide de la suppression de la Congrégation des Pères de la Foi – autre nom des Jésuites qui s’étaient réintroduits en France –, serait-ce la protection du cardinal Fesch qui aurait évité cette fois la suppression de la Compagnie de Saint-Sulpice ? Nommé conseiller de l’Université en 1808, M. Emery n’en demeure pas moins un farouche opposant des thèses gallicanes et surtout des articles organiques. Le ton monte d’un cran avec l’empereur suite à l’arrestation du pape à Savone en 1809. Napoléon crée alors une commission dont le but principal est de donner toute prérogative en matière de nomination épiscopale et de « gouvernement » du catholicisme en France, à l’empereur. M. Emery siège à cette commission et refuse catégoriquement d’entrer dans le jeu des ambitions gallicanes. Sans doute cette raison, mêlée à beaucoup d’autres, incite l’empereur à signer le décret de dissolution de la Compagnie le 13 juin 1810. Vraisemblablement sous le choc de cette dernière épreuve, M. Emery vit son « départ » de la terre le 28 avril 1811.

En cette année de bicentenaire de sa mort (2011), il est important de pouvoir nous ressaisir d’une des figures les plus emblématiques de notre Compagnie. Certes les qualités de la personnalité de Jacques-André Emery lui ont permis de tracer ce sillon assez exceptionnel et mouvementé. Mais aurait-il pu le faire sans une charpente spirituelle bien assise, comme en témoignent ses cahiers de retraite des années de supériorat à Paris avant la Révolution. La volonté de « réforme » impulsée en ces années-là se retrouve au lendemain des affres de l’époque révolutionnaire. Son ressourcement aux œuvres d’Olier – il méditait souvent le Pietas Seminarii – et son attachement aux cadres minutieux donnés par Tronson, sans oublier son bagage philosophique, ont certainement contribué à forger une « synthèse » dont les successeurs du 19ème s’inspirèrent largement. N’oublions pas la fondation de Baltimore menée au départ avec détermination – même si après il y eut quelques frictions avec l’archevêque Carroll sur la destination majeure du ministère sulpicien. Il reste surtout la détermination et le courage dont M. Emery sut faire preuve, pendant les pires heures qu’il traversât de 1791 à 1796. C’est bien la révélation de cet attachement au Christ et à l’Eglise, un attachement qui permit à certains prêtres de retrouver le chemin de la Communion. Son opposition à la politique gallicane du serment de la Constitution Civile au refus des projets napoléoniens d’une Eglise nationale, sont en ce sens d’une grande cohérence. Il est certain qu’un tel personnage mériterait une biographie appropriée, la Commission de l’Etude des Sources et Traditions est invitée par notre Conseil Général à travailler dans ce sens. Nous attendons le soutien de notre prière. (11 novembre 2011)