Louis Tronson (1622 – 1700)

Troisième supérieur de la Compagnie de Saint-Sulpice (1676 – 1700)
mercredi 22 février 2012
par  Ronald Witherup
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(Article par le P. David GILBERT**)

Le 26 février marquera l’anniversaire de la mort de M. Louis TRONSON, troisième supérieur général de la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice. La notice suivante est offerte en souvenir de ce grand homme de spiritualité du 17ème siècle, ceci à l’invitation du supérieur général actuel.

Né en 1622 à Paris, Louis Tronson est issu de cette société distinguée du faubourg Saint-Germain, à laquelle le renouveau catholique français du XVIIe siècle doit tant. Sa famille, paternelle et maternelle, est proche du pouvoir royal.

Une gravure de M. Tronson

L’histoire de la vocation et de la formation sacerdotale de Tronson est assez mal connue, mais il ne fait guère de doute qu’il entre assez tôt en rapport avec Jean-Jacques Olier, directeur spirituel de sa mère, sous la direction duquel il se place bientôt à son tour. Aumônier du roi, prédicateur apprécié dans plusieurs églises de Paris, Tronson rend fréquemment service à Saint-Sulpice comme confesseur. Il décide d’entrer dans la Compagnie en 1656. C’est une grande joie pour Olier, alors gravement malade : apprenant cette nouvelle, il demande que l’on chante un Te Deum dans la chapelle du séminaire.

Un an plus tard, en 1657, Olier meurt. Alexandre Le Ragois de Bretonvilliers est élu supérieur, et Louis Tronson, quant à lui, devient directeur du séminaire : cela veut dire que dans les faits, c’est lui qui gouverne le séminaire. Bretonvilliers, certes, porte le titre de supérieur du séminaire, mais en réalité il est supérieur de l’ensemble de la Compagnie, qui se développe et se voit confier la charge de plusieurs séminaires à travers la France, sans oublier l’audacieuse fondation missionnaire de Montréal.

Tronson occupe le poste de « directeur du » pendant dix-neuf ans, jusqu’à la mort de Bretonvilliers auquel il succède comme supérieur en 1676. Il préside ainsi aux destinées de la Compagnie durant vingt-quatre ans, jusqu’à sa mort en 1700, survenue après treize années de souffrances, au cours desquelles Tronson, tout en demeurant en pleine possession de ses moyens intellectuels et spirituels, ne peut quasiment pas quitter sa chambre.

Le nom de Tronson est bien connu des historiens de la spiritualité en raison de son implication dans la controverse sur le quiétisme. À vrai dire, Tronson ne chercha nullement à y être engagé ; mais sa réputation de sagesse et de science, ainsi que son amitié avec Fénelon, dont il avait été le directeur spirituel, le firent choisir comme arbitre par les protagonistes de cette querelle : Madame Guyon, Fénelon, Bossuet et Noailles, alors évêque de Châlons-sur-Marne. C’est à Issy, en raison des infirmités de Tronson, qu’eurent lieu les entretiens doctrinaux entre les trois ecclésiastiques, en 1694-1695. Il n’est pas douteux que Tronson, personnellement proche de Fénelon, mais plutôt circonspect envers la mystique, ait théologiquement appuyé Bossuet, tout en ménageant son ancien dirigé. À ce titre, il est considéré comme un des artisans de ce « crépuscule des mystiques » (Louis Cognet), caractéristique de la fin du XVIIe siècle, dont les conséquences sur l’évolution de la spiritualité catholique au XVIIIe siècle sont souvent jugées avec sévérité par les historiens. Mme Guyon, à droit

Ce n’est toutefois pas le seul domaine où l’influence de Tronson sur l’histoire de la spiritualité mériterait d’être plus amplement étudiée. L’on peut même dire que sa participation aux entretiens d’Issy, en dépit de l’importance de l’enjeu doctrinal, est en quelque sorte périphérique par rapport à ce qui fut toujours la principale préoccupation de sa vie et de son ministère de prêtre : la formation sacerdotale. Sur ce sujet, Tronson a beaucoup écrit. On l’a beaucoup lu dans les séminaires, jusque dans les années 1950. Mais depuis cette époque, il est tombé en désuétude : sa spiritualité, sa pédagogie, son style furent considérés comme inadaptés à l’époque contemporaine.

Portrait de M. Tronson au Généralat sulpicien à Paris

Deux importantes contributions de Tronson, dans le domaine de la formation sacerdotale, ont déjà attiré l’attention des historiens. L’édition critique, par Messieurs Chaillot, Cochois et Noye, du Traité des saints ordres en 1984 a permis de mettre en lumière la contribution spécifique de Tronson, éditeur et correcteur de ce texte longtemps attribué à Jean-Jacques Olier. Nous disposons aussi d’une étude, publié en 2005, d’Émile Goichot sur les Examens particuliers, un genre tout à fait original d’examen de conscience collectif sur un point précis de la vie chrétienne, lu à haute voix au réfectoire. Cela étant, l’œuvre imprimée ou manuscrite de Tronson est abondante et mérite d’être examinée de plus près, de sorte que l’on puisse avoir une idée plus juste du personnage et de son rôle dans l’histoire de la spiritualité sacerdotale.

En effet, les jugements des chercheurs sur Tronson sont globalement négatifs. Son édition du Traité des saints ordres, près de vingt ans après la mort d’Olier, marquerait une inflexion cléricale, presbytérale, ascétique et cultuelle par rapport aux intuitions plus larges du fondateur. Et par la pratique de l’examen particulier – souvent peu appréciée, semble-t-il, des anciens élèves des séminaires sulpiciens au XXe siècle –, Tronson aurait créé un modèle de prêtre à la fois résolument séparé du monde et irrémédiablement marqué par les convenances du Grand Siècle. En somme, Tronson serait le représentant d’un passé clérical français peut-être brillant, mais aujourd’hui définitivement englouti, et à juste titre, du fait de son défaut d’adaptation aux exigences modernes, et peut-être même de certaines insuffisances théologiques.

Ces jugements sont sévères, et il n’est pas impossible qu’interfèrent ici des considérations plus liées à la crise de la formation sacerdotale, qui sévit en Occident depuis quelque cinquante ans, qu’à la rigueur scientifique de l’histoire et de la théologie. Sans aucun doute, il existe un « dossier Tronson » à reprendre : les chercheurs qui s’y engageraient apporteraient une précieuse contribution à la connaissance de cette tradition sulpicienne de formation sacerdotale qui a si profondément marqué le clergé catholique, non seulement en France, mais aussi partout où la Compagnie de Saint-Sulpice a été conduite à œuvrer jusqu’à nos jours. Dans la constitution de cette tradition, Tronson est un maillon important : c’est lui qui, d’une manière décisive, met en ordre les intuitions d’Olier et les adapte de telle manière que la Compagnie puisse d’autant mieux trouver sa place dans l’Église catholique et répondre aux demandes des évêques pour la formation de leurs futurs prêtres.

Cette contribution de Tronson ne se manifeste pas seulement dans le Traité des saints ordres et dans les Examens particuliers, mais aussi dans les nombreux autres documents disponibles aux archives de Saint-Sulpice : correspondance, notes de lectures et de sermons, conférences, ouvrages imprimés… Au-delà de l’auteur de manuels pour ecclésiastiques, c’est l’homme de chair et de sang, homme de gouvernement et de discernement, doté d’un tempérament affectueux et buriné par la maladie et la souffrance, qu’il convient de redécouvrir, pour une meilleure vision de l’École française de spiritualité et de son apport spécifique à la formation des prêtres et à la théologie du sacerdoce dans l’Église catholique.

**Le Père David GILBERT est prêtre de la communauté de Saint-Martin. Ayant soutenu un mémoire sur M. Tronson pour sa licence de théologie de l’Institut Catholique de Paris [Theologicum], le Père Gilbert continue ses recherches sur M. Tronson en vue de l’obtention d’un doctorat en théologie. Le titre de son mémoire est Louis Tronson (1622-1700), Formateur des prêtres et théologien du sacerdoce (2011).